Le fongbe — fɔn gbè, littéralement « langue fon » — est aujourd’hui la langue la plus parlée du Bénin. Son histoire est indissociable de celle du peuple fon et du royaume du Danxomè, l’une des entités politiques les plus puissantes de l’Afrique de l’Ouest précoloniale.
Retracer les origines du fongbe, c’est donc retracer à la fois une histoire linguistique et une histoire politique.
Les origines dans la famille gbe
Le fongbe appartient à la grande famille des langues gbe, un continuum d’une vingtaine de variétés étroitement apparentées, réparties entre l’est du Ghana et l’ouest du Nigeria.
Toutes ces langues partagent une origine commune : un ancêtre linguistique unique, le proto-gbe, dont la reconstruction partielle a été réalisée par le linguiste béninois H. B. Capo dans ses travaux de 1988 et 1991.
Le proto-gbe était déjà tonal, isolant et d’ordre SVO — sujet, verbe, objet. Les propriétés fondamentales du fongbe actuel sont donc anciennes et héritées, non des innovations récentes.
Au sein de la famille gbe, le fongbe forme avec ses variétés proches — le gungbè de Porto-Novo, le maxi, l’agbome, le kpasè — le cluster fon, défini par des innovations phonologiques partagées.
Ketu et le berceau oriental
Les traditions orales des peuples gbe font remonter leurs origines à Ketu, localité aujourd’hui yoruba du Bénin.
Des guerres survenues entre le Xe et le XIIIe siècle auraient poussé les ancêtres des locuteurs gbe vers l’ouest, en direction de Tado. Cette tradition d’une origine orientale commune est cohérente avec les données linguistiques, mais les dates exactes ne peuvent pas être vérifiées indépendamment des traditions orales.
Tado : le carrefour fondateur
Le royaume de Tado, sur les rives du Mono, dans l’actuel Togo, est le point de dispersion à partir duquel se sont différenciés plusieurs peuples gbe. Adja, Ewe, Fon, Gun, Xwla et d’autres groupes rattachent leurs ancêtres à Tado.
Des pressions politiques et des crises de succession auraient déclenché, entre le XIVe et le XVIe siècle, des vagues migratoires qui ont peuplé l’ensemble de l’aire gbe.
Pour les ancêtres des Fon, le départ de Tado conduit d’abord à Allada, ville fondée vers 1550 selon la tradition, qui devient un centre politique important.
C’est à Allada que se différencie la lignée dynastique qui donnera naissance à la fois au royaume de Porto-Novo, associé aux Gun, et au royaume du Danxomè, associé aux Fon.
La fondation du Danxomè et la cristallisation du fongbe
La tradition attribue la fondation du royaume du Danxomè, sur le plateau d’Abomey, à Do-Aklin et à son neveu Houégbadja, au XVIIe siècle.
C’est sous ce règne que commence la construction d’un État centralisé autour d’une cour royale, d’une armée permanente et d’une administration hiérarchisée.
Cette centralisation politique a des conséquences linguistiques directes : la variété parlée à la cour d’Abomey acquiert un prestige et une diffusion que n’avaient pas les variétés périphériques.
Expansion du Danxomè et diffusion du fongbe
Le Danxomè est un État expansionniste. Tout au long des XVIIIe et XIXe siècles, ses armées conquièrent Allada en 1724, Ouidah en 1727, et tentent plusieurs fois d’étendre leur domination vers l’est et vers le nord.
Chaque conquête étend la zone d’influence du fongbe, qui suit l’administration royale, le commerce et les garnisons militaires.
Le fongbe et la traite négrière
Le Danxomè a joué un rôle actif dans la traite négrière transatlantique, notamment par le port de Ouidah. Des dizaines de milliers de locuteurs du fongbe et de langues gbe apparentées ont été déportés vers les Amériques.
Cette déportation massive a eu des conséquences linguistiques durables. Les locuteurs gbe ont contribué à la formation de plusieurs créoles caribéens, notamment le créole haïtien.
La contribution exacte du fongbe au créole haïtien reste débattue, car le substrat africain du haïtien est multiple. Elle est cependant généralement reconnue comme significative.
Le fongbe au XIXe siècle
Les premières descriptions écrites du fongbe datent du XIXe siècle. Elles sont produites par des missionnaires et des administrateurs coloniaux.
En 1894, Maurice Delafosse publie le Manuel dahoméen, premier ouvrage de référence sur la langue. Ces travaux sont pionniers, mais imparfaits : ils utilisent des conventions graphiques souvent mal adaptées aux tons, à la nasalisation et aux consonnes labio-vélaires.
Le fongbe dans le Bénin indépendant
À l’indépendance, en 1960, la République du Dahomey, devenue Bénin en 1975, conserve le français comme langue officielle exclusive.
Ce n’est qu’en 1992 que le gouvernement béninois reconnaît plusieurs langues nationales, dont le fon et l’aja, pour l’éducation des adultes et l’alphabétisation.
La grammaire de référence actuelle est celle de Claire Lefebvre et Anne-Marie Brousseau, A Grammar of Fongbe, publiée chez Mouton de Gruyter en 2002.
Une langue vivante
Aujourd’hui, le fongbe est la langue maternelle de millions de Béninois. Il est la langue du marché, de la famille, de la religion traditionnelle, de la radio locale et d’une riche production orale : contes, proverbes, chants rituels et récits historiques.
Son histoire, des migrations de Tado à l’expansion du Danxomè, de la traite négrière aux créoles caribéens et aux technologies linguistiques contemporaines, en fait l’une des langues d’Afrique de l’Ouest dont le rayonnement dépasse largement les frontières du Bénin.