Quelques contes du Bénin
Les deux aveugles
Voici une histoire de misère, d’amitié… et d’une étonnante lucidité.
Dans un village vivaient deux aveugles qui ne s’étaient jamais rencontrés. Chacun survivait grâce aux aumônes reçues, mangeant ce qu’on lui donnait, portant ce qu’on lui offrait. Leur vie était pauvre, mais jusque-là supportable.
Leur seule véritable souffrance était de ne rien voir.
Un jour, le hasard les conduisit tous deux sur la place publique. À travers les conversations, chacun comprit qu’un autre, comme lui, partageait la même nuit intérieure. Leur peine s’en trouva aussitôt allégée.
Ils se rapprochèrent, se parlèrent… et une amitié naquit.
Dès lors, ils ne se quittèrent plus. Ensemble, ils mendiaient, partageaient leurs maigres ressources, et trouvaient dans leur union un peu de force pour continuer.
Mais le temps passa, et la générosité des hommes se fit plus rare. Leurs moyens de subsistance diminuèrent peu à peu. À la faim s’ajoutèrent les moqueries cruelles des enfants, qui parfois leur tendaient des cailloux en guise d’aumône.
Alors une question s’imposa à eux, terrible :
« Que nous réserve encore l’avenir ? »
La misère devint si pesante qu’ils en vinrent à douter du sens même de leur existence. Après de longues discussions, ils décidèrent de mourir ensemble, espérant trouver ailleurs une vie plus douce que celle qu’ils subissaient.
Mais ils ne voulaient pas d’une mort violente. Le plus âgé proposa alors la noyade dans le marigot du village. L’autre accepta. Le jour fut fixé.
Quand vint le moment, chacun, au fond de lui, avait déjà renoncé à mourir… mais aucun n’osait l’avouer à l’autre.
En secret, chacun ramassa une grosse pierre, bien décidé à tromper son compagnon.
Arrivés au bord de l’eau, le plus jeune déclara :
« Puisque c’est toi qui as trouvé cette idée, commence. »
Le vieux répondit calmement :
« Non. Jetons-nous ensemble. »
Ils convinrent d’un signal.
Au moment venu, deux lourds objets tombèrent dans l’eau avec fracas.
Puis le silence.
Mais aucun des deux hommes n’avait sauté.
Chacun, satisfait de sa ruse, reprit le chemin du village en chantonnant doucement.
Soudain, le vieux s’arrêta :
« Qu’entends-je ?… N’est-ce pas la voix de mon ami ? »
L’autre, amusé, répondit :
« Serions-nous déjà dans l’au-delà, puisque nous nous retrouvons ? »
Alors, comprenant tout, ils éclatèrent de rire. Ils se cherchèrent des mains, se retrouvèrent… et s’embrassèrent longuement.
Sans un mot de plus.
Note : Ce conte a inspiré une chanson populaire au Bénin : « E mon non tin min nou min », que l’on peut traduire par « Cela ne s’explique pas ».